En ce moment à la MEP

J’ai visité aujourd’hui les expositions de l’automne à la Maison européenne de la photographie. Pas ma fournée préférée, mais des expositions qui nourrissent la réflexion et la culture générale!

L’exposition phare, c’est le Chinois Liu Bolin, qui crée des photos dans lesquelles il se dissimule, maquillé et peint, pour devenir une sorte d’homme invisible. Il s’agit par ce biais de montrer la disparition de l’humain face au consumérisme, aux grands ensembles, à la publicité, etc. Ce sont des performances impressionnantes, faisant appel à toute une équipe de maquilleurs et de techniciens. Mais ce n’est pas de la photo, à mon sens : la photo n’est là que pour immortaliser le résultat final. Ces images restent impressionnantes,  d’autant qu’avec les tirages grand format, on plonge dans l’illusion d’optique :

Une rétrospective retrace le travail d’Anne et Patrick Poirier, un couple d’artistes qui crée ensemble depuis les années 1960. Là aussi la photo n’est pas le but mais le moyen. L’appareil photo permet de garder des traces, elles-mêmes susceptibles de porter les traces d’une histoire (aléas du développement), et ils ont beaucoup photographié des ruines. Il y a ainsi une mise en abîme du médium et de la démarche, autour de thèmes qui me parlent (le temps, la trace), mais là aussi ce n’est pas de la photo. C’est de l’art contemporain, et c’est très bien aussi! Moins prétentieux que beaucoup de choses que j’ai pu voir, on ressent la sincérité de la recherche artistique.

J’ai bien aimé « Stigmates », pris à Berlin en 1977-1978 dans le quartier de Kreuzberg alors en complète reconversion. Il y a quelque chose de touchant et efficace à la fois dans cette série où la loupe est un peu la métaphore de notre regard : on cherche à voir, et le détail nous cache le décor tout en prenant une acuité fascinante.

Trois expositions étaient proposées dans le cadre de la biennale des photographes du monde arabe contemporain. Xenia Nikolskaya propose de l’urbex en Égypte, dans des palais, musées ou écoles fermés au public depuis plusieurs années mais restés intacts. Farida Hamak photographie la ville de Bou-Saâda en Algérie, « la ville du bonheur ». Là, je manque de clés pour comprendre ce que je vois. Est-ce une rêverie, sont-ce des photos posées? Plusieurs photos présentent ces femmes vêtues de tulle et de voiles irisés en train discuter à une fenêtre, dans une oasis, ou ici à la fenêtre. L’Occidentale ignorante que je suis ne sait pas si c’est une tenue traditionnelle, un jeu de références, une sorte de costume d’opérette…

J’ai été un peu perturbée par le concept de Hicham Benohoud (Maroc). Les photos d’acrobates de rues refaisant leurs figures dans leurs maison sont originales. Mais la deuxième série consiste à creuser physiquement des trous dans les murs et les planchers de maisons réelles et à mettre en scène la famille dans ce décor. Le fil directeur est le lien physique entre la maison et ceux qui l’habitent. Le résultat est poétique, un peu surréaliste :

Les trous sont rebouchés ensuite (lire cette interview de Hicham Benohoud où il explique sa méthode). Mais cela me gêne qu’au nom de l’art, et même si on répare ensuite, on se permette une telle intrusion chez des gens modestes, comme s’ils étaient une argile dont on peut faire ce qu’on veut.

La dernière exposition, celle que j’ai préférée, est consacrée à Richard et Pablo Bartholomew, un père et son fils, indiens d’origine birmane et bengali. Le premier était conservateur de musée, le second a fait une carrière de photographe, mais son père aussi faisait de la photo. Vue de l’une des salles, avec un mur de photos de Richard sur le thème de la culture tibétaine en exil :

Petite sélection d’images qui m’ont plu. Ce portrait dont j’aime le grain et la spontanéité (sans doute Pablo,  « Jeram, Navina et un ami à une fête », New Dehli, vers 1970) :

Richard, « Statue de Shiva dans une voiture », lieu inconnu, v. 1960. J’aime cette allure de photo prise sur le vif, de chose vue dans un taxi, et la manière dont la pluie sur le pare-brise semble surgir de la statue comme une aura divine :

Richard, « Vêtements séchant au-dessus d’un ghat au bord du Gange », Benares, env. 1960. J’aime la manière dont, dans cette photo apparemment toute simple, le regard circule en diagonale d’un élément à l’autre, révélant des histoires multiples :

Pablo s’est fait connaître en recevant le prix World Press Photo pour une série de 8 photos sur une femme morphinomane. Elles sont exposées à la MEP et c’est un effet une grande baffe, ces gestes de la dépendance que réalise un corps mangé de l’intérieur…

Pablo Bartholomew a beaucoup photographié les marginaux, les toxicomanes, comme ces Occidentaux venus chercher le rêve indien dans les années 1970. Ces portraits sont beaux, et d’autant plus poignants qu’il y a une sorte de parallèle implicite avec la morphinomane, une sorte d’avant-après, le rêve des paradis et l’horreur de l’addiction :

 

 

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s